RSS

Des paris fous

mars 24
Des paris fous

Ce billet est la suite de deux articles précédents (ici et ici)  liés aux taux d’intérêts négatifs avec comme conséquence un manque de titres souverains sur les marchés. Dans ce billet, intéressons-nous aux conséquences pour le marché des produits dérivés.

Commençons par expliquer brièvement ce qu’est un produit dérivé et pourquoi les contreparties doivent donner des titres en gage pour les garantir. Voyons ensuite l’impact de la raréfaction de ces titres sur le marché.

Les produits dérivés représentent le talon d’Achille du système financier mondial. La raison est double :

– Les montants en jeu sont tellement astronomiques qu’il est humainement impossible de se les représenter. Mentionnons-les rapidement : les produits dérivés dans le monde représentent un montant notionnel de 691000 milliards de USD soit 38 fois le PIB des Etats-Unis. Et pour autant les banques centrales continuent à imprimer les unes après les autres …

– Les produits dérivés dans le monde se répartissent parmi les 30 banques systémiques (1) tout en se concentrant principalement dans les mains de 10 méga banques. A cause des produits dérivés, la faillite d’une seule de ces banques entraînerait immédiatement l’effondrement du système financier mondial

Un produit dérivé est essentiellement un pari entre deux acteurs sur l’évolution future d’un sous-jacent. Il faut donc bien comprendre qu’il y a toujours un gagnant et un perdant. Ces deux acteurs peuvent parier sur l’avenir de manière purement spéculative mais pas forcément. Ainsi ce pari peut prendre la forme d’une assurance contre un risque pour l’un ou les deux acteurs. Par exemple, un assureur auto « parie » que l’assuré n’aura jamais d’accident et paiera ses primes. Que vaut un contrat d’assurance auto ? Imaginons qu’un assureur souhaite vendre à un investisseur le contrat qu’il a conclu avec un conducteur. Si le conducteur est bon il n’aura probablement jamais d’accident et l’assureur empochera les primes sans jamais rien devoir payer. Ce contrat est une excellente affaire pour l’assureur qui a de grandes chances de gagner son pari. Par contre si le conducteur est très mauvais, le contrat n’aura pas beaucoup de valeur et l’assureur ne pourra pas le vendre à un investisseur. Ce simple exemple introduit la notion que la valeur d’un produit dérivé dépend d’une estimation de l’avenir. Reprenons l’exemple pour voir comment le vendeur va pouvoir convaincre un acheteur. Comme il s’agit d’une négociation bilatérale, il peut tenter d’endormir la méfiance de l’acheteur en essayant de lui montrer que le conducteur est très sérieux et qu’il y a peu de chance qu’il ait un accident. Cette manière de faire n’est pas standardisée, elle dépend du cas par cas, comme lors d’un marchandage dans un souk. L’idéal serait de pouvoir disposer d’un dispositif automatique capable de calculer la valeur du contrat. Il suffirait alors de dire à l’acheteur : « d’après mon modèle, ce contrat vaut autant ».  Le problème est que si l’acheteur utilise lui aussi un modèle et qu’il est différent, il risque d’avoir une autre valeur. Donc pour résoudre cela, il suffit que tout le monde utilise le même modèle, ainsi plus de discussion. Mais quel génie a bien pu inventer un modèle capable de prédire l’avenir et donc de valoriser correctement le contrat ? La réponse est très simple : personne ! Mais peu importe, si tout le monde utilise le même modèle, la valorisation réelle est certes complètement fausse mais comme les acheteurs et vendeurs sont tous d’accord entre eux, ils peuvent commercer.

produitsrerives

S’agit-il d’une caricature ? Malheureusement pas.

Un deuxième problème avec les produits dérivés, c’est qu’il est facile de parier sur des sous-jacents énormes. Il n’est pas nécessaire de posséder ces sous-jacents. Deux investisseurs peuvent parfaitement faire le pari suivant : « je parie que ces 100 millions d’euros qui valent actuellement 109 millions de dollar US vaudront encore plus de dollars dans un mois. Si je gagne j’empoche la différence et si perds je donne la différence » (en finance cela s’appelle un FX swap). Dans cet exemple, aucun des parieurs ne possède les 100 millions d’euros. On voit souvent des auteurs qui citent les montants des sous-jacents des produits dérivés pour montrer l’ampleur des pertes possibles. C’est inexact. Mais il n’empêche que les montants des paris sont tels que les pertes possibles au niveau mondial dépassent l’imagination. Le nœud du problème est que l’essentiel de ces pertes possibles est concentré dans moins de 10 méga banques dans le monde. Pour se protéger, elles pratiquent le « netting » c.à.d. qu’une banque fait un pari plus ou moins opposé avec une autre, ce qui lui donne l’illusion d’être protégée : « si je perds ce pari avec la banque A ce n’est pas grave car alors je gagnerai mon pari avec la banque B ». Le résultat est que si une de ces quelques banques se retrouve en difficulté et incapable de payer ses paris perdants, c’est par l’effet des produits dérivés toutes les 9 autres qui se retrouvent en grande difficulté, et par effet induit quasi toutes les banques dans le monde. On parle de risque systémique majeur et ces banques, au cœur des produits dérivés, sont tellement grosses qu’il n’existe aucun Etat ou institution capable de voler à leurs secours.

 

Le Banquier Anonyme

(1) http://www.financialstabilityboard.org/wp-content/uploads/r_141106b.pdf

(2) http://www.bis.org/publ/otc_hy1411.htm&m=6%7C32%7C71

 

Posted by on 24 mars 2015 in Non classé

Leave a comment

Comments are closed.