POUR OU CONTRE KADHAFI

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Deux articles conjoints pesant le pour et le contre sur Kadhafi. Envoyé par un lecteur.

Six raisons de ne pas aimer Kadhafi

Un dictateur impitoyable

Des dizaines de jeunes qui manifestent devant le consulat d’Italie (vide) de Benghazi en 2006 et qui se font massacrer par la police, des prisonniers qui subissent le même sort durant plusieurs émeutes dans les années 1990. Des opposants assassinés aux quatre coins de la planète. Des disparus, enlevés en plein jour et dont plus personne n’a plus jamais entendu parler… Sans atteindre le niveau de terreur organisée de la Syrie d’Assad (père et fils), de l’Irak de Saddam Hussein ou même de la Tunisie de Ben Ali, la Libye, sous la férule de Kadhafi, fait partie de ces pays arabes où la dictature n’a jamais toléré la moindre contestation. Ni liberté d’expression, ni opposition autorisée ou même tolérée.

A cela s’ajoute un culte de la personnalité ubuesque et une volonté déclarée de transformer la Jamahiriya (néologisme né de la combinaison de Joumhouriya, la république, et Jamâhir, les masses ou le public) en Etat héréditaire. Pour n’importe quel Arabe, la Libye de Kadhafi n’a jamais été un pays où il faisait bon vivre et où l’on se rendait avec plaisir. Quant aux travailleurs immigrés, qu’ils soient arabes ou subsahariens, ils étaient aussi maltraités que ceux du Golfe. Les Tunisiens en savent quelque chose, eux qui sont régulièrement expulsés du jour au lendemain, otages des colères de Kadhafi contre leur pays natal.

Un idéologue confus

Que celui qui a lu le fameux Livre Vert lève le doigt! Mieux: que celui qui a compris la doctrine qui y est exposée se lève. Officiellement, Kadhafi a instauré en 1977, soit huit ans après sa prise de pouvoir, une démocratie directe où le peuple gouverne directement sans avoir besoin de partis. Bien entendu, le leader libyen a toujours contrôlé d’une main de fer les Comités populaires destinés à défendre sa révolution censée «résoudre de manière définitive la question de la démocratie».

Tour à tour inspirée par l’islam (religion d’Etat) et par un socialisme revisité, la doctrine politique de Kadhafi est en réalité un «boulgui-boulga» indigeste qui a découragé des légions entières d’étudiants en sciences politiques. On ne s’étonnera donc pas d’apprendre que la pensée du guide de la révolution, son titre depuis 1980, n’a guère connu de succès hors de ses frontières. Alors que le panarabisme prôné par Nasser n’a jamais totalement disparu –et les révolutions du moment lui redonnent même une certaine jeunesse– la doctrine libyenne n’est pas lisible et n’a guère de sympathisants dans le monde arabe à l’exception, temporaire, de tous ceux qui cherchent à obtenir un soutien financier…

Un fauteur de troubles

Le constat est simple et résume à lui seul la capacité de nuisance de Kadhafi. Il n’existe pas ou peu de mouvements rebelles arabes qui n’aient pas été financés, à un moment ou un autre, par le régime libyen. C’est le cas par exemple des Sahraouis du Front Polisario, dont on pense trop souvent qu’ils ne sont soutenus que par l’Algérie. En Tunisie, Kadhafi a longtemps exhorté la gauche à faire tomber Bourguiba avant de se rapprocher brièvement des islamistes. En Egypte, Sadate puis Moubarak n’ont eu de cesse de mettre en garde leur encombrant voisin contre ses tentatives de déstabilisation et ses velléités de fédérer les tribus nomades du sud-ouest du pays. Les Algériens eux, n’ont pas oublié qu’une partie des armes destinées aux Groupes islamiques armés transitaient par la frontière libyenne au vu et au su des services secrets du régime de Tripoli. Ils n’ont pas oublié non plus que les attentats de décembre 2007 dans la capitale algérienne n’ont pas été condamnés par Kadhafi. Dans le Golfe, presque toutes les oppositions aux monarchies pétrolières, le plus souvent installées à Londres, ont bénéficié du soutien financier libyen.

De quoi faire enrager les dirigeants de cette région mais aussi les populations qui, en réalité, n’ont jamais été séduites par celui qu’elles considéraient comme une pâle copie de Nasser voire d’Assad père ou de Boumédiène. A noter aussi que d’autres mouvements clandestins dans le monde ont bénéficié des largesses de Kadhafi, à commencer par l’IRA, les Brigades rouges ou l’ETA. Cela sans oublier les multiples attentats qui lui sont reprochés, à commencer par celui de Lockerbie (1988) et du DC-10 d’UTA (1989).

Un diviseur

Pour nombre d’Arabes, Mouammar Kadhafi n’est rien d’autre qu’un semeur de zizanie. Déjà bien en peine de s’accorder sur le moindre sujet, qu’il s’agisse de la Palestine, du Soudan ou, hier, du Liban, les membres de la Ligue arabe ont toujours eu du mal à trouver une position commune. Et leurs efforts étaient encore plus contrariés quand le leader libyen se mêlait de la partie. Apostrophant les uns, insultant les autres, se lançant dans des diatribes interminables sans respect pour le protocole, le temps de parole et encore moins pour les autres chefs d’Etat, Kadhafi a souvent engendré la confusion et mis tout le monde sur les nerfs.

Les diplomates maghrébins et égyptiens en savent quelque chose et, dans chaque capitale d’Afrique du Nord, les anecdotes ne manquent pas à propos de la capacité du «guide» à monter les uns contre les autres, parfois à l’image d’une commère affirmant à sa voisine de droite (l’Egypte) que sa voisine de gauche (l’Algérie) ne cesse de dire du mal d’elle. Cela avant d’appeler la voisine de gauche pour la mettre en garde contre la voisine de droite… «Si vous voulez torpiller une négociation ou une initiative régionale, il suffit de mettre Kadhafi dans le coup», confie un haut fonctionnaire algérien pour qui le dirigeant libyen n’a jamais admis de ne pas être pris au sérieux par ses pairs arabes.

Un donneur de leçons

«Les Algériens ne savent pas parler l’arabe et sont restés des Français», «les Saoudiens sont les esclaves des Américains», «les Egyptiens ne font que tendre la main pour obtenir un bakchich», «les Marocains devraient se débarrasser de la royauté». Toutes ces phrases, autant de clichés simplistes, ont été prononcées un jour, en public ou à la télévision, par Kadhafi.

Des propos insultants, toujours teintés de mépris et de supériorité, qui ont provoqué l’indignation et la colère. Celles-ci étaient d’autant plus fortes que les Arabes, dans leur grande majorité, ont souvent tendance à considérer les Libyens, surtout les Tripolitains, comme étant des bédouins incultes auxquels le pétrole a donné la chance de quitter leurs tentes. Même chose lorsque Kadhafi proclame qu’il est le roi des peuples d’Afrique. D’ailleurs, son tropisme africain amuse et agace ses partenaires arabes. Pour eux, le zaïm libyen ne cherche qu’à s’acheter une influence dans un continent pauvre afin de compenser son isolement dans le monde arabe.

Un clown

Dans les années 1990, une cassette vidéo a fait le bonheur de milliers de Tunisiens. Un buzz bien avant l’arrivée d’Internet. De quoi s’agissait-il? D’une compilation des passages les plus hilarants des discours de Kadhafi, comme lorsqu’il prétend que Shakespeare est d’origine arabe puisque son vrai nom serait «Sheikh Spear», ou que les Celtes sont d’origine africaine. Recenser les perles kadhafiennes («les insurgés sont drogués par al-Qaïda» étant l’une des dernières en date) permettrait certainement de connaître le même succès éditorial que le livre consacré aux sorties de Jean-Claude Van Damme (Parlez-vous le Van Damme, 2003).

De même, les scènes cocasses ont jalonné le règne du berger de Syrte. Que l’on repense à la tente bédouine plantée dans les jardins de l’hôtel Marigny, en plein huitième arrondissement parisien, ou à cette apparition nocturne à Tripoli, parapluie à la main, pour dénoncer les manifestants de Benghazi. Et que dire des fameuses amazones, ces gardes du corps féminins qui font fantasmer aussi bien en Orient qu’en Occident? Dans un mélange de mauvais goût et de provocation, Kadhafi s’inscrit dans la droite ligne d’un Idi Amin Dada en Ouganda ou d’un Bokassa en République centrafricaine. En plus cultivé, certes, mais tout aussi loufoque et impitoyable avec ses opposants. (Source: http://www.slateafrique.com/943/six-raisons-pas-aimer-kadhafi)

Cinq raisons de ne pas hurler avec les anti-Kadhafi

Première raison: les dirigeants occidentaux dénaturent les droits de l’homme en prétendant les défendre

C’est la position de Rony Brauman. L’ex-président de Médecins sans frontière dénonce l’opération internationale contre le régime Kadhafi car, selon lui, les principes moraux brandis par les dirigeants occidentaux ne sont que des prétextes. Si l’on veut défendre les droits de l’homme et chasser les dictateurs de la planète, alors pourquoi avoir attendu 42 ans avec Kadhafi? Et pourquoi ne pas commencer avec le Soudanais Omar El Béchir, pourchassé par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité, ou avec l’Ivoirien Laurent Gbagbo qui mène son pays à la guerre civile, voire avec Issaias Afwerki qui a transformé l’Erythrée en une autre Corée du Nord. Et, tiens, pourquoi pas nous débarrasser aussi des dirigeants nord-coréens, et du Biélorusse Alexandre Loukachenko, surnommé «Pinochenko» par ses compatriotes.

Avec la Libye, nous sommes en pleine démonstration d’hypocrisie. La démocratie, les droits de l’homme, la défense de «paisibles civils» ne sont que des prétextes à une intervention dictée par d’autres considérations, beaucoup moins avouables. Brandir la bannière des droits de l’homme pour justifier une attaque contre Kadhafi est donc non seulement peu crédible, mais aussi dangereux, car on accrédite l’idée que ces principes sont à géométrie variable, et, de ce fait, on les dénature aux yeux de l’opinion internationale. Qui demain pourra croire Sarkozy lorsqu’il prétendra défendre les droits de l’homme?

Deuxième raison: la campagne de Libye préfigure la campagne de Sarkozy

Le président Nicolas Sarkozy a-t-il lancé l’aviation française dans la bataille libyenne pour préparer sa réélection en 2012? Après le double fiasco diplomatique en Tunisie et en Egypte, Paris ne voulait pas apparaître une fois de plus à la traîne de l’Histoire, voire dans le camp des méchants. Avec des ministres pris la main dans le pot de confiture en Tunisie et en Egypte, avec une diplomatie errante, tiraillée entre les ordres venus de l’Elysée et ceux du ministère des Affaires étrangères, la France a fait piètre figure. Certes, Le ridicule ne tue pas, mais il peut contribuer à faire perdre une élection. Il fallait donc réagir.

Et Nicolas Sarkozy a sauté sur l’occasion libyenne comme on saute sur une journée de soldes supplémentaires. C’est tout juste s’il n’a pas lui-même accroché les bombes aux ailes des avions français! A un an de l’élection présidentielle et alors que le Front national (extrême-droite) taille des croupières à l’UMP (le parti présidentiel), rien ne vaut une bonne petite démonstration de force pour convaincre l’électorat que l’on est l’homme de la situation face aux dangers qui menacent le monde! «Sarkozy s’en va en guerre contre Kadhafi», voilà le feuilleton qui devrait rehausser l’image du président français. Il n’est pas certain que le pari soit gagné d’avance.

Troisième raison: on ne crache pas sur quelqu’un qui vous a tendu la main

Demandez à Nelson Mandela ou Jacob Zuma ce qu’ils pensent de Mouammar Kadhafi, et vous entendrez un discours mesuré. Il ne faut pas oublier qu’au temps ou l’ANC était considéré comme un groupuscule terroriste, ses dirigeants ont été aidés par le Guide libyen. Pendant ce temps, les Européens se pinçaient le nez dès qu’un Sud-Africain approchait d’un peu trop près. Des liens se sont forgés dans l’adversité entre Libyens et Sud-Africains mais aussi entre le Guide et une foule d’opposants, de présidents, de ministres venus des quatre coins du continent.

Mouammar Kadhafi a dépensé des milliards de dollars dans des projets de coopération économique sur le Continent. Ecoles, routes, hôpitaux. Il a «cadeauté» des centaines de ministres, et s’est créé un solide réseau d’affidés. Là où les occidentaux sortaient leurs calculettes et brandissaient le Fonds monétaire international (FMI), le Guide sortait son chéquier. Etait-il sincère dans son désir d’unifier l’Afrique? Ou simplement mégalomane? Peu importe, en dépit de ses frasques et de ses lubies, il a aidé ses amis. Les dirigeants africains n’ont donc aucune raison d’aboyer avec la meute. Et ce d’autant que beaucoup de ces dirigeants redoutent «la contagion du printemps arabe».

Quatrième raison: ne pas mépriser l’Afrique

Comme le déplore l’une des rares intellectuelles africaines audibles hors du continent, l’historienne Adame Ba Konaré, les occidentaux n’ont pas demandé l’avis des pays africains avant d’engager le feu en Libye. Jean Ping, le président de la commission de l’Union africaine (UA), n’a d’ailleurs pas assisté à la conférence de Paris le 19 mars 2011, faisant savoir publiquement qu’il ne voyait pas pourquoi il irait poser pour les photographes dès lors qu’on méprisait la position de l’UA (qui est contre les frappes aériennes sur la Libye).

La France, l’Europe et les Etats-Unis se soucient au plus haut point des pays arabes, mais ignorent superbement l’Afrique. Son poids reste infime sur la balance des relations internationales et on ne voit pas comment cela pourrait changer dès lors qu’on l’écarte sur un dossier aussi important. Adame Ba Konaré redoute aussi une forme de recolonisation de l’Afrique à travers cette opération militaire. On se dirige vers une partition de la Libye mais aussi vers une nouvelle fracture entre l’Afrique blanche et l’Afrique noire.

Cinquième raison: au Sud, il est parfois perçu comme une «grande gueule sympathique»

Il leur a tout fait… De l’inavouable, à l’horrible, en passant par les farces moqueuses. Attentats de Lockerbie en 1986 et du vol d’UTA en 1989. Financement des réseaux terroristes en Europe (IRA et Brigades rouges). Discours enflammés contre la colonisation ou en en faveur de l’islamisation de l’Europe.

Kadhafi, le «trublion», est un personnage excentrique qui effraie les occidentaux tout autant qu’il fascine les opinions publiques du Sud. Ses coups de colère ou ses propos venimeux à l’encontre des dirigeants du monde amusent les opinions arabes et africaines tout autant qu’elles agacent les opinions du Nord.

Kadhafi, pense-t-on à Dakar ou Alger, dit tout haut ce que les gens pensent tout bas. On peut critiquer ses buts, ses objectifs, ses méthodes, mais on critique rarement son verbe. Ce n’est sans doute pas très politiquement correct de le dire mais l’opinion publique africaine préfère de loin un trublion comme Kadhafi, à un Paul Biya ou un Blaise Compaoré. La différence? Presque aucune. Tous ont le même mépris du peuple mais Kadhafi au moins donne le change avec panache. Il agite sans cesse l’opinion internationale, tandis que les autres se contentent de régner. (Source: http://www.slateafrique.com/1049/kadhafi-cinq-raisons-pas-hurler-avec-loups)

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