Le Pakistan : un des soucis de Washington et de ses alliés

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Passé la vieille ville, Saddar et University Town, le pays est si peu sûr que la Croix-Rouge n’ose même plus envoyer des camions de secours aux populations déplacées par les combats. Pour se rendre dans les terres tribales au sud-ouest de Peshawar, il faut une autorisation spéciale, impossible à obtenir. Un journaliste du New York Times vient d’être expulsé du Pakistan pour y être allé quand même. Reste la route vers Islamabad, sans problème. Celle qui monte vers Kaboul, par la passe Khyber, est à peu près sûre.

Entre l’Afghanistan et le Pakistan, dans les montagnes, c’est une ligne de feu, la plus brûlante aujourd’hui. En 1893, Sir Mortimer Durand avait contraint l’émir afghan Abdur Rahman Khan à accepter cette séparation artificielle, au beau milieu des terres pachtounes. Londres créait ainsi, derrière cette ligne, un coussin de terres tribales pour protéger son Raj indien. Les zones tribales sont toujours là, avec la même forme, mais de drôles de noms : FATA et PATA. Le premier, au sud-ouest, désigne les territoires soi-disant administrés par le pouvoir fédéral. Les PATA dépendent de la province de la Frontière du Nord-Ouest – capitale Peshawar – à laquelle personne n’a jamais osé donner le nom explosif de Pachtounistan. Et ces terres sont bourrées d’armes. Non plus tellement pour alimenter le conflit afghan, mais pour défier l’armée pakistanaise et le pouvoir qu’elle protège. Islamabad, par la route, est à moins de deux heures. La vérité qui fait trembler Washington est que les talibans armés de Fazlullah, reprennent peu à peu le pouvoir.

Le Pakistan est un tissage de conflits en couches. Quand le pays a été créé, en 1947, les tensions entre sunnites et chiites n’existaient pas. Que Muhammad Ali Jinnah, le fondateur, fut né ismaïlien, qu’Ali Bhutto fut chiite, et sa fille Benazir à moitié, ne jouait aucun rôle pour une population en grande majorité sunnite. Le mal sectaire a surgi de la guerre. C’est dans les franges extrémistes, cultivées par les services secrets de l’armée (ISI) pour mener leurs guerres parallèles au Cachemire ou en Afghanistan, qu’est né un groupe comme Lashkar-e-Jhangvi, replié maintenant dans sa base forte de Parachinar, à l’ouest de Peshawar. Il est lié à Al-Qaida, comme l’est l’organisation de Abou Mousab al- Zarqawi en Irak, acharnée aussi contre les chiites.

Avant le 11 septembre 2001, entre les Américains et le pouvoir pakistanais, civil ou militaire, il y avait eu un arrangement assez simple. Pour faire sortir les Soviétiques d’Afghanistan, l’ISI et l’armée du général Pervez Musharraf recevaient des armes et des milliards afin de recruter et d’entraîner la chair à canon moudjahidin. Cela a marché jusqu’à la prise de Kaboul. Puis les choses ont mal tourné : les vainqueurs s’entre-tuaient et détruisaient la ville. L’ISI a alors levé une deuxième vague, en 1994, pour finir le travail : les talibans. La guerre froide était terminée, les Etats-Unis s’en désintéressaient. Ils ont commencé à se faire du souci quand Oussama ben Laden est revenu à Kandahar.

Après le 11 septembre, les Américains ont vu rouge. Richard Armitage, soldat et diplomate, numéro deux du département d’Etat, a pris un avion pour Rawalpindi. A-t-il dit à Musharraf qu’il devait changer de politique, lâcher les talibans, ou que son pays « serait ramené à l’âge de la pierre » ? Il le nie, mais c’était bien le message.
Pragmatique devant un allié si puissant et si fâché, l’exécutif a plié. Six ans après, il se retrouve avec un terrifiant problème sur les bras. Dans la province de la frontière, au milieu des tribus, il est impossible de rencontrer quelqu’un qui ne dénonce pas la présidence comme un laquais de l’Amérique, livrant pour une puissance étrangère et quelques milliards de dollars une guerre qui détruit son propre pays.

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